4 févr. 2011

Chère Anne Pierjean,

       Depuis 37 ans que nous nous connaissions et que nous correspondions, j'avais fini par oublier que vous pourriez partir un jour, sans crier gare, doucement, avec simplicité comme, il me semble, tout ce que vous faisiez.

      Quand je suis devenue, en 1966, directrice littéraire de G.P. Rouge et Or, vous étiez déjà parmi nos meilleurs auteurs. J'ai tout de suite aimé vos livres, où rayonnaient votre connaissance profonde, authentique de l'univers des enfants, la chaleur humaine de votre relation à eux à travers vos romans et la correspondance affectueuse que vous entreteniez avec eux. L'an dernier vous m'écriviez :
      "A 81 ans je découvre toujours, j'écris toujours, on m'écrit toujours et tout cela à un niveau inchangé de Rencontre."

      Votre tendresse, votre soutien, vous ne les avez jamais mesurés, pas plus à votre famille qu'à tous ces jeunes lecteurs qui vous écrivaient. Et moi-même, j'en ai tant bénéficié ! Il y a peu de temps, j'ai reçu votre longue missive et votre beau recueil poétique (ce n'est pas un recueil poétique mais je ne sais comment dire) "L'Instant exact", que j'ai tellement aimé (au point que j'en ai commandé aussitôt 4 autres exemplaires à votre sympathique éditeur de "Gaspard Nocturne", pour mes cadeaux de Noël!). Je ne pensais pas que ce serait votre dernière lettre et votre dernier cadeau. Vous faisiez preuve d'une telle force dans votre fragilité, d'une telle sérénité, vous faisiez encore tant de choses, avec la même énergie mais dans la paix et la joie : courrier volumineux, attention sans relâche aux vôtres, enfants et petits-enfants, photographie, collages, encres et acryliques... Et l'écriture toujours.

      Je laisse au CRILJ et aux critiques littéraires, qui ont apprécié vos livres depuis si longtemps, le soin de parler de votre grand talent, de votre sensibilité si fine, de votre pensée fraîche et droite, de votre imagination si riche, je garde le souvenir de la femme exceptionnelle qui, après des années de collaboratin littéraire heureuse était devenue pour moi une amie, une grande sœur dont la sagesse, la compréhension, la lucidité m'ont tant apporté.

      Adieu Anne Pierjean, je sais que vous n'êtes pas loin, juste de "l'autre côté du miroir" et votre souvenir et votre œuvre nous restent.
Marie-Hélène About
Paris, février 2003

Extraits de la lettre que Anne Grangeon, sa fille, m'a adressée après sa disparition :
"Sa longue silhouette, dont vous gardez le souvenir, est demeurée quasi intacte, simple, coquette et originale, colorée et vive, souple et élégante... Je crois que Maman est demeurée dans la légèreté, dans ses gestes et dans sa vie comme dans ses mots... une légèreté qui est allée s'épurant.
...
La séparation est, bien sûr, venue trop tôt mais Maman était prête et les derniers mois ont été enluminés par le succès de "L'Instant exact" qu'elle n'imaginait pas et par les retours intenses d'affection, d'admiration et de reconnaissance qui lui sont venus. Elle en était heureuse, un peu amusée mais nourrie et relancée... en créativité tellement vive qu'elle s'en effrayait un peu ! Elle me disait que cette créativité en elle, qui s'essayait tous azimuts, la fatiguait... mais elle en jouissait et la goûtait avec intensité, dans l'authenticité qui a été sa ligne de vie."